0. Introduction: Une réforme en lambeaux
Adoptée avec enthousiasme en 2006, la décentralisation en République Démocratique du Congo (RDC) devait rapprocher le pouvoir des citoyens, stimuler le développement local et renforcer la gouvernance territoriale. Près de deux décennies plus tard, les scènes chaotiques à l’Assemblée provinciale du Kongo Central – où des députés en sont venus aux mains – illustrent cruellement les failles de cette réforme. L’incapacité à organiser les élections municipales, la paralysie des entités territoriales décentralisées et l’instabilité chronique des institutions provinciales dressent un tableau sombre d’un projet qui peine à tenir ses promesses.
1. Le Kongo Central: théâtre d’une crise symptomatique multi-provinciale
En octobre 2025, l’Assemblée provinciale du Kongo Central est devenue le théâtre d’un affrontement physique entre députés, conséquence directe d’une motion de déchéance visant le président et le vice-président de l’organe délibérant. Accusés de mauvaise gestion, ces derniers ont vu leur légitimité contestée dans une ambiance délétère. Malgré l’intervention du Vice-Premier ministre de l’Intérieur, Jacquemin Shabani, pour apaiser les tensions, la crise a révélé l’extrême fragilité des institutions provinciales et l’absence de mécanismes efficaces de résolution des conflits.
Ce qui se déroule actuellement à Matadi révèle la partie visible d’un iceberg profondément enfoui dans l’océan de toutes les provinces du Congo.
2. Bilan de la décentralisation depuis 2006: entre ambitions et désillusions
Qu’il me soit permis, à travers ces lignes d’exposer les principaux constats issus de l’expérience de la décentralisation:
– Explosion pauvre du nombre de provinces:
Passées de 11 à 26 en 2015, les provinces ont vu leur nombre de centres de décision multiplié. Mais cette expansion n’a pas été accompagnée de moyens suffisants, ni d’une vision claire de développement.
– Instabilité institutionnelle: Les motions de censure sont devenues monnaie courante. Gouverneurs et présidents d’assemblées provinciales sont régulièrement renversés, souvent pour des raisons politiques plutôt que juridiques. Du Maniema au Kongo Central en passant par l’Equateur, la Tshopo et l’Ituri, le phénomène est typique
– Autonomie illusoire et cosmétique:
Malgré les dispositions constitutionnelles, les provinces peinent à exercer une réelle autonomie. La Caisse nationale de péréquation, censée équilibrer les ressources entre les entités, reste largement inefficace.
– Absence de développement autocentré:
Les exécutifs provinciaux n’ont pas su impulser des dynamiques locales de développement. Les projets structurants sont rares, et les populations continuent de vivre dans la précarité.
3. Le paradoxe de la proximité
La décentralisation devait rapprocher l’État du citoyen. Or, dans bien des cas, elle a simplement déplacé les luttes de pouvoir de Kinshasa vers les capitales provinciales. Les entités territoriales décentralisées – communes, secteurs, chefferies – restent sous-financées, mal encadrées et souvent instrumentalisées par des intérêts politiques locaux.
4. Vers une refondation ou un abandon?
La crise du Kongo Central n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une série de dysfonctionnements qui appellent à une refonte profonde du modèle de décentralisation. Faut-il revenir à un nombre réduit de provinces économiquement viables? Faut-il renforcer les mécanismes de contrôle et de transparence? Ou faut-il admettre que la décentralisation, telle qu’imaginée en 2006, n’est pas adaptée au contexte congolais actuel?
5. Conclusion: L’heure des choix
La RDC est à la croisée des chemins. Soit elle repense sa décentralisation pour en faire un véritable levier de développement, soit elle continue à en subir les effets pervers: instabilité, inefficacité, et désillusion citoyenne. Le Kongo Central, aujourd’hui en crise, pourrait bien être le signal d’alarme que le pays ne peut plus ignorer.